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Presse écrite

L'Humanité - Faillites des petites entreprises : «Les banques et l'État nous abandonnent»

Le 06-05-2020

"Aucune entreprise ne sera livrée au risque de faillite", a promis Emmanuel Macron le 16 mars. Près de 60 000 TPE et PME pourraient pourtant se retrouver sur le carreau cette année, soit 15 % de plus qu’en 2019. Touchées de plein fouet par la situation économique, elles sont asphyxiées par les banques et les grands groupes, en dépit des promesses gouvernementales.

«Aucune entreprise, quelle que soit sa taille, ne sera livrée au risque de faillite. » Regard grave et voix solennelle, Emmanuel Macron prenait cet engagement, au soir du 16 mars, face à 35 millions de téléspectateurs. Près de deux mois plus tard, le ton de l’exécutif a radicalement changé. « Il faut être lucide sur le fait qu’une fois que le choc aura été absorbé il y a un risque de multiplication des faillites », lançait Bruno Le Maire la semaine dernière, auditionné à l’Assemblée nationale. Si le ministre de l’Économie avait voulu enterrer discrètement les promesses présidentielles, il ne s’y serait pas pris autrement…

Le spectre d’une hécatombe sociale

Malgré la pluie d’argent public distribué depuis le début du confinement, le spectre d’une hécatombe sociale, d’un « effondrement » pour reprendre les mots d’Édouard Philippe, ne s’est toujours pas éloigné. Alors que le déconfinement se profile, le scénario des dépôts de bilan en cascade reste plus que jamais d’actualité.

La sortie du confinement ne signifiera pas la fin des difficultés. La consommation pourrait rester atone, l’investissement des entreprises aussi. L’enquête sur le climat des affaires menée mensuellement par l’Insee auprès des chefs d’entreprise a révélé une chute inédite de l’indice pour le mois d’avril. Leur opinion sur les perspectives d’activité atteint « des points bas jamais explorés jusqu’alors par les enquêtes de conjoncture », précise l’institut dans sa note publiée le 23 avril. Cet indicateur a reculé de 32 points en avril, après avoir déjà baissé de 11 points en mars, pour tomber à 62 points. « L’ampleur de cette chute sur un mois est inédite : en octobre 2008, après la faillite de Lehman Brothers, l’indicateur n’avait diminué que de 9 points », ajoute l’Insee.

44 milliards de pertes d’exploitation


« Les entreprises ont déjà encaissé 44 milliards d’euros de pertes d’exploitation et risquent de tourner au ralenti pendant encore plusieurs mois », prévient Mathieu Plane, économiste à l’OFCE. Il leur faudra absorber les pertes passées ainsi que tous les coûts fixes qui n’auront pas diminué pendant le confinement. Air France, par exemple, ne fait pas voler ses avions mais continue de payer leur entretien. « Si vous ajoutez à tout cela la dette fiscale (le report de paiement d’impôts et de cotisations qu’il faudra bie n rembourser – NDLR), vous obtenez une situation intenable pour de nombreuses entreprises, poursuit l’économiste. Certaines vont faire faillite, d’autres vont chercher à réduire leurs coûts et donc à licencier. Dans ­certains secteurs, ça risque d’être terrible : je pense à l’événementiel, la restauration, l’hôtellerie, les commerces… Sans compter l’aéronautique ou l’automobile. »

20 % des commerces de bouche pourraient faire faillite d’ici un an

« Tous les matins, j’ai la boule au ventre », confie Arnault Gouthier, patron du bar-restaurant la Ribouldingue, à Nantes. « On ne sait pas du tout comment les gens vont se comporter. Pour l’instant, même si c’est dur, même si nous perdons beaucoup d’argent, des mesures ont été prises, comme le chômage partiel, les exonérations de charges, les prêts garantis par l’État qui nous permettent de tenir. Mais, dans un an, quand il va falloir rembourser… C’est à ce moment-là que les devantures pourraient rester fermées », redoute le chef d’entreprise. À Arles, Nicolas Ducros, patron de la Bohème, estime que 20 % des commerces de bouche pourraient faire faillite d’ici un an. Car la reprise, ce sera « 30 % d’activité en moins et des frais supplémentaires pour respecter les mesures sanitaires ». Le tout, pour une durée indéterminée…

58 000 entreprises pourraient être condamnées à la fermeture fin 2020


Dans son estimation, la société d’assurance-crédit Coface estime que 58 000 entreprises pourraient être condamnées à la fermeture fin 2020, soit 15 % de plus qu’en 2019, où le nombre de faillites s’établissait autour de 50 000. Lors de la récession de 2009, les dépôts de bilan avaient avoisiné les 63 000.

En avril, selon l’analyse d’Infolégale, qui scrute les tribunaux de commerces, les faillites d’entreprise « Covid-19 » ont touché essentiellement des TPE (72 % ont moins de 5 salariés). Particulièrement celles qui ont très peu de fonds propres et œuvrent dans des secteurs à l’arrêt : le commerce de détail (23 % des cas), la construction et le BTP (20 %), les bars et restaurants (12 %), les coiffeurs et spécialistes des soins du corps (6 %), ainsi que les agences publicitaires (6 %).

Les banques ne jouent pas le jeu


Pourtant, le gouvernement a multiplié les dispositifs – chômage partiel, fonds de solidarité ou encore prêts garantis par l’État (PGE) – pour inciter les banques à prêter aux entreprises en mal de trésorerie faute d’activité. Si Bruno Le Maire estime que les banques jouent le jeu, sur le terrain, c’est une autre affaire.

Une enquête réalisée par le syndicat des TPE auprès d’un millier d’entreprises (restaurateurs, petits commerces, etc.), entre le 10 et le 15 avril, donne la mesure du marasme. « À chaque jour correspond la demande d’un nouveau document de la part de la banque », se plaint un chef d’entreprise. « Depuis le 25 mars, ma banque m’a demandé les trois derniers bilans, une caution personnelle et un plan de trésorerie sur six mois », déplore un autre. « Les documents demandés varient à chaque fois, il en faut de plus en plus. Pour finalement me demander, au bout de trois semaines, un plan de trésorerie fait par mon comptable », résume un troisième. Et, bien souvent, les prêts accordés sont inférieurs aux demandes formulées. « Pour un chiffre d’affaires de 400 000 euros en 2019, et une demande de 95 000 euros de prêt, nous avons eu l’obtention de seulement un tiers (32 000 euros) », explique un participant à l’enquête. « Je fais 2 millions d’euros de chiffre d’affaires, un résultat légèrement positif, une demande de 100 000 euros… Et seulement 28 000 euros de prêt m’ont été accordés par le Crédit agricole », confie un dernier.

Prêts bancaires : 12 % de refus en Haute-Garonne

Les organisations patronales font le même constat. Dans une enquête réalisée auprès des chefs d’entreprise, la Confédération des PME (CPME) de Haute-Garonne relève que le taux de refus des banques atteint 12 %, soit deux fois plus que le chiffre annoncé par la Fédération française des banques, sans doute en raison de la petite taille des entreprises sondées. « Près de la moitié des refus subis l’ont été avant administration du dossier et n’apparaissent donc pas dans les statistiques officielles, explique Nicolas Poux, de la CPME. Et dans 80 % des cas, les entrepreneurs ne veulent pas recourir à la médiation du crédit de peur que la relation qu’ils ont avec le banquier ne se dégrade. » Or, rappelle l’organisation patronale, la France compte 3,1 millions de TPE et PME, soit 99,8 % du nombre total des entreprises présentes sur le territoire national. Elles représentent un tiers du chiffre d’affaires total des entreprises. Une très grande majorité d’entre elles (96 %) sont des microentreprises.

Une mise en difficulté... des entreprises déjà en difficulté

« Au cours du seul mois de mars, 731 entreprises ont été éligibles à la médiation du crédit, ce qui représente 70 % des demandes de médiation traitées au cours de toute l’année 2019 », selon un communiqué publié par la Banque de France. « Cette très forte sollicitation se confirme en avril », ajoute aussi le communiqué. Outre la taille des entreprises, la sélectivité des banques se poursuit aux dépens de celles qui ont connu des difficultés l’an dernier. « Le prêt garanti par l’État n’est pas fait pour rattraper des entreprises qui étaient à la dérive en 2019 mais pour aider les entreprises saines à passer ce moment difficile », résume Jean-Pascal Prevet, directeur régional Île-de-France de la Banque de France. C’est bien là le problème, estime Bruno Delcampe, fondateur de SOS Entrepreneur : « Il suffit qu’une entreprise n’ait pas une bonne cotation à la Banque de France, même si ses résultats ont été positifs l’an dernier, pour que la banque refuse de lui octroyer le PGE. Sur le papier, le gouvernement assure que les entreprises ont droit à un PGE dont le montant peut atteindre 25 % de leur chiffre d’affaires. Dans la réalité, pour celles qui l’obtiennent, il oscille entre 3 et 10 %…  »

Ce à quoi s’ajoute la pression des clients


Pour ne rien arranger, les petites entreprises se retrouvent également sous la pression de leurs clients, souvent des grands groupes, qui font traîner les paiements. « Dans les mois à venir, les entreprises vont être globalement impactées par les impayés auxquelles elles seront confrontées », alerte le président d’Infolégale, en rappelant que les impayés sont à l’origine d’un quart des faillites. Or, le crédit interentreprises constitue, selon la Banque de France, plus de 700 milliards d’euros de ressources pour les entreprises. Ce qui en fait leur première source de financement.

Du 1er janvier au 11 mars 2020, la moyenne des factures impayées avec plus de dix jours de retard se situait autour de 19,25 % en France, pour ensuite bondir à 30 % au 13 avril 2020. Ainsi, les retards ont atteint 210 milliards d’euros contre 135 milliards habituellement, en hausse de 56 %. Et un manque à gagner de 75 milliards d’euros.

Des relations très brutales

Sur le terrain, les relations sont parfois brutales. Les « credit manager » sont chargés, au sein des entreprises, d’accélérer l’encaissement des factures. L’un d’entre eux, qui travaille dans une société de nettoyage tricolore, confie : « Certaines grandes marques de luxe, dont nous nettoyons les locaux, nous ont annoncé par courrier qu’elles suspendaient leurs paiements jusqu’à nouvel ordre. C’est totalement illégal ! D’autant qu’elles prennent prétexte de la crise pour refuser de nous payer ce qu’elles nous doivent depuis le début de l’année… » Depuis plusieurs semaines, le Médiateur des entreprises alerte sur la situation : « Certaines grandes entreprises agissent avec une brutalité énorme, ne prévoient ni dédommagement, ni le paiement d’une partie de la prestation si elle est simplement décalée », lançait-il le 17 avril (le Point). Contacté par l’Humanité, il assure que la situation serait depuis en train de se débloquer… Il serait temps.

 

par Clotilde Mathieu & Cyprien Boganda


 

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